OL : Christophe Jallet (le footballeur) chez Georges Dos Santos (le caviste)

Une rencontre inédite au cœur du Vieux-Lyon. Il y a un an, nous avons réuni dans la cave à vins Antic Wine le latéral droit de l’OL Christophe Jallet (de retour mardi à l'entraînement) et Georges dos Santos, l’un des dix meilleurs cavistes de la planète. La discussion s’engage rapidement, autour d’un saint-julien château Beychevelle 1983 (la date de naissance du footballeur) et d’un côte-rôtie Jean-Michel Stephan 2007.

Christophe, vous connaissiez Antic Wine ?

Christophe Jallet : Non, pas du tout. C’est la première fois que je marche dans le Vieux-Lyon ! J’ai habité pendant deux mois rue Mercière et je n’ai pas traversé le pont (sourire). Enfin, je suis déjà passé de ce côté-là en voiture lorsque je me suis rendu à la basilique. Je n’ai pas encore eu l’occasion de venir, même si Pierre Bideau [chef du service presse de l’OL] m’en a parlé en bien.

Georges dos Santos : On a été élu dans les dix meilleurs cavistes du monde et deux fois meilleur caviste de France. On travaille avec 57 étoiles Michelin. Pour la petite anecdote, on ne vend pas de vin aux joueurs de Lyon mais à ceux du Spartak Moscou et à de nombreuses équipes étrangères.

CJ : Il faut dire qu’il y a de moins en moins de joueurs en France qui consomment du vin. C’est plus les dirigeants des clubs qui en boivent. Et puis, on ne connaît pas forcément les bons endroits. Depuis que je suis à Lyon, je n’ai pas acheté de vin.

GdS : Après, on n’a pas fait l’effort avec Lyon, même si on travaille par exemple avec l’institut Paul-Santy [le centre orthopédique Santy est dédié à la traumatologie du sport et à la chirurgie orthopédique]. Donc, les sportifs qui viennent se soigner chez eux deviennent des clients. Tu sais, c’est très lyonnais : les gens du centre-ville ont du mal à traverser le pont (rires). Les journalistes m’ont dit que tu étais passionné par le vin...

CJ : Mes parents sont viticulteurs, pépiniéristes viticoles à Cognac. J’ai grandi dans cet univers. C’est vraiment ce qui a bercé toute ma jeunesse. Depuis que j’ai 5, 6 ans, j’ai travaillé dans les vignes. Même lorsque j’ai intégré un centre de formation, pendant mes vacances j’allais aider mes parents. Ils m’ont toujours soutenu et permis de jouer au foot, et quelque part de devenir professionnel. Donc, en contrepartie, j’allais leur donner un coup de main. Cela m’a inculqué des valeurs de travail.

GdS : C’est intéressant. Pépiniériste, c’est quelque chose de primordial. C’est la viticulture elle-même. C’est la base ! C’est là que tu choisis tes sarments, tes terres...

CJ : C’est très compliqué, c’est dur comme métier. Physiquement, déjà. On est soumis aux aléas du temps. Il suffit d’une gelée ou de la grêle mal placée, ça fout 200 000, 300 000 pieds en l’air. Il faut avoir les reins solides. Pour réaliser un pied de vigne, il y a beaucoup de manipulation. Il faut choisir le porte-greffe, le cépage, après il faut les assembler, les mettre en terre, paraffiner, couper les racines...

GdS : Oui, c’est un truc de malade.

Christophe Jallet © Tim Douet_0065

Souhaitez-vous vous reconvertir dans le vin ?

CJ : Pour l’instant, je ne sais pas encore. Il est évident que je ne laisserai pas mourir l’entreprise familiale. Après, faire ce que font mes parents, je ne suis pas encore calé. Il faudra une transition avec quelqu’un du métier qui puisse m’aider. J’ai fait un BTS Œnologie, mais malheureusement mon diplôme n’a pas été validé à cause de mon rapport de stage. Cela s’explique par l’incompatibilité de calendrier entre le foot et les stages. Je devais suivre durant douze semaines une vinification... Ce n’était pas possible, avec le foot. Je ne pouvais pas me libérer avec les entraînements et je me suis donc planté au niveau de mon rapport de stage. Maintenant, c’est quelque chose qui m’a toujours passionné, dans quoi j’ai envie de me retrouver à la fin de ma carrière. Mais dire aujourd’hui à quel niveau, je n’en sais rien. Une chose est sûre : c’est un domaine qui me tient à cœur. De toute façon, ça sera ma sœur ou moi qui allons devoir prendre la relève de nos parents. Mais ma sœur est infirmière et elle est moins disposée à reprendre le flambeau. Je vais avoir une retraite plus tôt de mon premier métier (sourire), forcément ça peut arriver à point nommé.

GdS : C’est une porte ouverte qui est extrêmement vaste. Pour les gens qui ne comprennent pas, pépiniériste, ce n’est pas un mec qui fait des pépins et va les planter. C’est vraiment une base de travail primordiale dans la vigne. Le viticulteur n’est pas pépiniériste, et le sommelier, il n’y connaît rien en pépinière.

CJ : Exactement. C’est un corps de métier spécifique. Mon père, il a un domaine viticole. Il fait ses récoltes, mais il a des contrats avec les grandes maisons de Cognac, parce que lui, il ne distille pas.

Vous avez le droit de boire du vin, en tant que footballeur ?

CJ : Bien sûr, dans une certaine mesure (sourire). Il faut savoir qu’un verre de vin par jour est meilleur pour la santé qu’un verre de Coca-Cola. On l’oublie souvent. Après, il y a des moments pour tout. Moi, j’adore ça, c’est ma passion. J’essaie d’en goûter le plus possible et d’en faire découvrir. Mais il y a des moments où je peux et d’autres où c’est plus compliqué.

Comment est perçue cette passion pour le vin au sein du vestiaire ? 
Cela en a surpris certains ?

CJ : Non, car ça commence à se savoir. On me demande des conseils. Ça me plaît de faire découvrir des choses que les gens n’ont pas l’habitude de boire. Ce que j’adore, dans le vin, c’est ce contact avec les cavistes, les producteurs... Pour moi, c’est les valeurs de la vie qui me ressemblent. C’est prendre du bon temps, échanger, partager... On ne boit pas une bouteille de vin pour se faire plaisir à soi-même mais pour faire plaisir aux autres. Pouvoir discuter et partager un bon moment ensemble. C’est un produit qui me correspond bien.

C’est plutôt atypique. Les footballeurs consomment moins de vin...

CJ : Oui, c’est sûr. Avant, ça se faisait beaucoup plus. On se retrouvait à la fin des entraînements, on mangeait un bout de saucisson, un morceau de pâté accompagné d’un bon verre de vin... Maintenant, ça se fait beaucoup moins. Il y a un professionnalisme du football qui s’est hyper développé et c’est aussi ce qui fait qu’on a de meilleurs résultats. Les jeunes joueurs ne boivent plus trop, ils ne fument pas... Ils sont très pro.

GdS : Quels sont tes vins préférés ?

CJ : Je suis plus de la région de Bordeaux [Christophe Jallet est originaire de Cognac], j’en ai donc beaucoup bu et, lorsque je me suis mis à découvrir ce qui se faisait dans les autres régions, c’est vrai que mes préférés ce sont les vins du Rhône. Et je ne dis pas ça car j’ai signé à Lyon (rires).

GdS : Et les vins de Bourgogne, non ?

CJ : Ce n’est pas que j’aime pas, mais je pense que je ne sais pas encore les apprécier à leur juste valeur. Je n’ai pas ce degré de compétence qui peut me permettre de vraiment l’analyser.

GdS : Je ne suis pas surpris par ce que tu me dis. Tu viens d’une culture bordelaise, il y a plus de vins de masse. Le Rhône t’intéresse car c’est plus épicé. Les vins de Bourgogne sont plus délicats.

CJ : Voilà, c’est plus complexe et je n’arrive pas encore à les déchiffrer. Ce n’est pas que je n’aime pas, mais je m’y retrouve plus avec les vins du Rhône.

Vous avez une cave ?

CJ : Oui, j’ai une cave avec 700, 800 bouteilles... D’ailleurs, je n’ai plus assez de place pour tout stocker. Depuis que j’ai commencé à gagner un peu d’argent, il y en a toujours une partie qui était pour les vins. Par contre, je ne suis pas un buveur d’étiquettes. Il y a des choses très bien qui se font ; ce que je préfère, c’est d’aller chez le producteur et découvrir des vins avec un rapport qualité/prix intéressant.

Christophe Jallet © Tim Douet_0183

C’est bien perçu, des footballeurs
qui investissent dans le vin ?

GdS : Je ne connais pas Christophe, mais il y a toujours cette image négative des footballeurs. On a le sentiment qu’ils n’ont pas de culture. On les voit avec les casques sur les oreilles... On a du mal à imaginer que ce monsieur [désignant Christophe Jallet] a 30 ans et que derrière il y a une véritable culture. Il a passé des diplômes que je n’ai même pas. Il envoie du lourd ! Cela inspire le respect. Dans le rugby, il y a le sport, les troisièmes mi-temps, et les rugbymen investissent dans des sociétés, alors que les footballeurs, on ne sait pas trop ce qu’ils font vraiment. Il n’y a pas cette ouverture. Il y a quelques footballeurs comme Tigana et Giresse qui ont fait des choses dans le vin. Éric Carrière, car il a joué chez nous [à Lyon, de 2001 à 2004] et il s’est reconverti lui aussi dans le vin, mais à part ça... C’est dommage, on ne sait pas ce qu’ils font après leur carrière. On ne connaît pas leurs goûts, leurs aspirations...

CJ : On parlait d’Éric Carrière. C’est l’exemple qui me ressemble le mieux. Il est arrivé dans le milieu du foot sur le tard. Il a une formation totalement différente de la majorité des joueurs. Aujourd’hui, les jeunes, à 17 ans, ils sont dans les groupes pro, ils gagnent de l’argent. Inconsciemment, ils ne pensent pas à leur avenir. Parfois, dans les clubs, on leur dit même : “Votre bac, ce n’est pas grave, vous allez le passer une autre fois, car vous avez un entraînement avec les pros.” Le jeune, il pense qu’au foot, ce qui n’est pas illogique. Moi, je viens de plus loin, j’ai une approche différente. J’ai fait des études, car je me suis toujours dit que, si le football ça ne marchait pas, il fallait un bagage.

Vous êtes agacé qu’on dise toujours la même chose au sujet des footballeurs ?

CJ : On donne toujours la même image des footballeurs, celle de petits “péteux” qui gagnent trop d’argent qu’ils n’ont pas mérité. Il faut savoir que, dans la majorité des cas, on a tous sacrifié notre adolescence. On ne se rend toujours pas compte des contraintes et de la difficulté pour y parvenir. Si c’est si facile, pourquoi tout le monde ne fait pas joueur de foot ? C’est facile de toujours critiquer, de taper sur nous. Mais il faut voir tous les efforts qu’il faut faire pour y arriver. Les gens oublient qu’à 14 ans on nous demande déjà d’être des adultes.

GdS : J’ai un petit cousin qui a 10 ans, il est au FC Porto [Portugal]. La famille a été obligée de signer un contrat de six ans car il y avait un litige avec un autre club. Le gamin – je ne me gêne pas pour le dire –, il est de ma famille mais il a un cerveau de poule. Il pense qu’à ça. Il dort avec son ballon, il est complètement perdu. On ne s’occupe pas de sa culture.

CJ : Il peut être fort à 10 ans, mais son corps va évoluer. Ça va changer. Si ça se trouve, à 16 ans, il n’aura pas du tout les mêmes qualités. Techniquement, il sera toujours bon, mais on n’est jamais sûr à l’avance. J’en ai vu à la pelle des joueurs meilleurs que moi. Ce qui fait souvent la différence, c’est le mental. Je n’ai jamais été le meilleur de ma génération et pourtant je réussis à faire une carrière pas dégueulasse. Comme dans tous les métiers, pour réussir, il faut avoir plus faim que les autres.

Au niveau des valeurs, vous avez décidé de quitter le PSG qui, avec l’arrivé des Qatariens, a changé de dimension. Cela ne correspondait plus à votre état d’esprit ?

CJ : Je suis content d’avoir vécu cette aventure à Paris [2009-2014]. C’était exceptionnel. J’ai disputé de grands matchs de Ligue des champions, j’ai remporté des titres. Après, au niveau des valeurs humaines, ça me ressemblait beaucoup moins. Il y a beaucoup de facteurs qui font que j’ai eu envie de changer. Professionnellement, je jouais un peu moins, la saison passée, j’ai eu une grosse blessure, je ne savais pas si le club comptait sur moi. Et si en plus vous rajoutez une ambiance dans le vestiaire qui a vraiment changé... À Paris, c’est le star system. Et moi, je suis à l’opposé de ça. Moins on me voit et mieux je me porte. À un moment donné, de faire des choses contre nature, on n’en a plus toujours envie. Ça m’a plu un petit moment, mais là, aujourd’hui, à Lyon, je retrouve une simplicité, une jeunesse dans l’effectif, une joie de vivre qu’il n’y avait pas forcément à Paris. Je ne m’en porte pas plus mal. Je suis très bien à l’OL. Je n’ai aucun regret. Et puis, sportivement, j’ai retrouvé mon niveau, une équipe qui tutoie les sommets, j’ai eu la chance d’être rappelé en équipe de France. C’est que du bonheur ! Je savoure ces six premiers mois à Lyon.

Christophe Jallet © Tim Douet_0072

Quel est votre meilleur souvenir de football ?

CJ : Au niveau du foot, il y en a beaucoup. Il y en a trois, à trois époques différentes. Le premier, c’était à Niort, en National, avec une bande de potes exceptionnelle, où l’on a réalisé une année formidable [2006] avec un titre de champion, avec un état d’esprit, pfff... qu’on peut retrouver que dans le foot amateur. On était toujours ensemble, on partageait tout. Puis, il y a eu le premier titre de Ligue 1 avec le PSG [en 2013]. Même si c’était différent de Niort, il y avait une bonne ambiance entre nous. Puis, pour finir, il y a la chance ultime d’avoir pu marquer en équipe de France lors de ma première titularisation, face à la Biélorussie [septembre 2012, 3-1] avec une Marseillaise qui me fout la chair de poule. J’ai inscrit un but plutôt heureux [un centre-tir involontaire] mais je l’ai mis au fond. Ce sont des souvenirs indescriptibles. Intérieurement, c’est exceptionnel.

Et votre meilleur souvenir en vin ?

CJ : J’avais fouiné un peu et j’avais trouvé trois Pavillon Rouge du château Margaux de 2005. J’avais bu ça en 2009 en famille et j’avais pris un coup de pied au cul ! J’avais été scotché par rapport à tout ce que j’avais pu boire avant. Ensuite, l’un des mes vins préférés, c’est la Rose pourpre, côte-rôtie de Pierre Gaillard, qui n’est pas disponible tout le temps.

GdS : Effectivement, c’est une très bonne bouteille.

CJ : C’est une cuvée qu’il fait avec ses meilleurs raisins. S’il estime que ce n’est pas assez bon pour la commercialiser, il est capable de faire une année sans millésime. C’est vraiment un grand vin. J’ai un regret, celle de 2006, je n’arrive pas à la trouver. C’est ce qui m’a fait découvrir les vins de la vallée du Rhône, c’est un bel exemple de ce qui se fait de très bien ici.

Vous aimez aussi les bons restaurants ?

CJ : J’adore ça ! Mes plaisirs, ce ne sont pas les fringues et les bagnoles, mais c’est la bonne bouffe et le bon pinard. Je suis un épicurien, un bon vivant. À Lyon, je suis bien tombé !

GdS : En tout cas, tu as une démarche qui est loin de celle qu’on pourrait attendre de quelqu’un qui n’est pas dans le vin, qui est souvent cette attirance pour la labellisation, la note et le haut de gamme. Les gens pensent tout le temps qu’en commençant par le haut une appellation tu vas mieux comprendre. Alors que c’est tout le contraire. C’est comme au foot, c’est en s’entraînant que tu deviens bon.

7 commentaires
  1. Tumak - ven 22 Juil 16 à 9 h 46

    Superbe article. Ce genre de portrait-reportage est vraiment qualitatif. C'est ce que O&L peut apporter de meilleur sur la scène médiatique : sa proximité avec le club et ses articles de fond. Excellent Razik !

  2. OLVictory - ven 22 Juil 16 à 9 h 50

    Très intéressant !
    Jallet confirme qu'il est une bonne personne.

  3. saintamourain39 - ven 22 Juil 16 à 10 h 00

    Très bon reportage sur Christophe JALLET. Ce footballeur est un exemple pour ses partenaires et les jeunes pousses Lyonnaises actuellement en formation. La tête sur les épaules et une mentalité exemplaire qui s'ajoute à sa "soif" de jouer : on peut dire que l' O.L. a fait un bon recrutement.
    Il pense bien sur à sa reconversion et toutes ces explications sur le métier de pépiniériste méritent d'être lues.
    Par ailleurs, même si je ne bois pas de vin, je tire mon chapeau à M. DOS SANTOS (Caviste) pour la passion qu'il nous fait partager pour son métier.
    Bravo.

  4. JAJA69 - ven 22 Juil 16 à 14 h 07

    Merci Razik pour ce reportage. Christophe est vraiment quelqu'un de bien , il donne une bonne image du foot : intelligent, simple ... enfin on aimerait être son pote et moi qui apprécie aussi de boire un bon vin le caviste nous fait partager cette passion.

  5. tigershoga - ven 22 Juil 16 à 14 h 32

    Excellent article ! merci Razik 🙂

  6. deliriousfan7 - ven 22 Juil 16 à 16 h 23

    Super article ! Merci ! 😀

  7. alejandro - sam 23 Juil 16 à 11 h 12

    J'ai adoré l'article alors que je n'aime pas le vin. J'encourage le site à en faire plus comme celui là, pour connaitre le footballeur au delà de son métier.

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